Lâcher de colombes
Suite à notre demande, Jean Huillet a accepté de nous communiquer le texte du discours qu’il a prononcé en ce jour d’hommages aux Juste de France. Nous le remercions pour ce partage.
« Monsieur le Maire
Mesdames et Messieurs les Elus
Mesdames et Messieurs les représentants des autorités civiles, militaires, religieuses et associatives
Monsieur le Délégué Régional de l’institut Yad Vashem
Mesdames et Messieurs,
Qu’est-ce-qu’un Juste? Pour tenter de répondre à cette question et donner un exemple concret, Mr le Maire m’a aimablement demandé de porter témoignage des faits qui ont justifié l’octroi du titre de Juste parmi les Nations à mon père en juillet 2001. Qu’il en soit ici remercié. Mon père ayant toujours refuser toute reconnaissance de ses actes, j’ai découvert les éléments du dossier à la cinquantaine passée. Ce témoignage sera peut-être utile à ceux qui ont eu la chance de ne pas connaitre ces heures sombres de notre histoire commune, en particulier les plus jeunes d’entre nous.
Qu’elle ait permis de sauver une vie ou cent vies, chaque histoire de Juste est unique et admirable. Ici, il n’y a aucune échelle de valeur. C’est le sens de la phrase extraite du Talmud qui est gravée sur la médaille des Justes : « qui sauve une vie, sauve l’univers tout entier ». L’histoire de mon père a peut-être la singularité de s’être déroulée durant ses 5 ans de captivité en ex-Allemagne de l’Est. Ce qui suit incarne ce que la vie peut créer d’indéfectible en matière d’amitié et d’humanisme.
Nés au même endroit, à 17 jours d’intervalle, Moïse Hadjadj et Roland Huillet grandissent côte-à-côte en Algérie dans le même quartier, intègrent la même promotion de l’Ecole Normale de Constantine puis sont mobilisés en 1939 dans le même 3ème Régiment de Zouaves algérien. Faits prisonniers ensemble le 16 juin 1940 près d’Etampes, ils assistent impuissants à l’exécution arbitraire et systématique de leurs compagnons d’armes maghrébins. Conduits dans un premier temps, en octobre 1940, au camp de Drancy, ils sont ensuite envoyés au Stalag IV A de Dresde, en ex-RDA, puis ils sont séparés, probablement en fonction de leur religion. Comme prisonnier juif français, Moïse est employé en 1942 dans l’usine d’armement Otto Kaufmann. Bénéficiant d’un statut plus privilégié en tant que chrétien, et jouissant d’une certaine liberté de mouvement, mon père (matricule 30528) est embauché à la chaufferie au charbon d’un hôpital militaire.
Régulièrement, à travers les grilles de l’usine, mon père fait passer à Moïse vivres, médicaments, cigarettes mais surtout des informations sur les camps de concentration et la Shoa en cours, éléments recueillis auprès de civils ou de soldats allemands complaisants ou tout simplement trop bavards. Il lui conseille une marche à suivre au cas où …En février 1945 survient le terrible bombardement américano-britannique de Dresde dont les tapis de bombes détruisent en totalité la ville, faisant plus de morts instantanés (je dis bien instantanés) que la bombe d’Hiroshima. En avril 1945, prévenu par mon père, Moïse arrive à fuir la colonne de prisonniers juifs constituée à la hâte par les nazis et en route vers la Solution Finale. Dans ce chaos, Moïse rejoint mon père dans sa modeste chambre de l’hôpital, entrainant de facto de grands risques pour leurs vies. Mon père réussit à récupérer des vêtements civils mais surtout les papiers d’un prisonnier français chrétien, mort lors du bombardement et répondant au nom de Richard Cravéro. Dans la désorganisation totale de la ville en ruines, mon père parvient à faire rentrer son ami, devenu ainsi chrétien, comme aide-soignant dans l’hôpital et ce pour quelques semaines.
Durant cette même période, mon père aide également 3 juifs polonais employés dans les cuisines de l’hôpital. Il s’agit d’Anton Piotrowski et sa femme Ida ainsi que d’Hanna Kotowska, sœur d’Ida. Raflés dans leur Pologne natale, ils doivent leur survie au fait que leur nom est commun à des juifs et à des chrétiens. Durant des années de captivité, mon père garde le secret sur leur judaïté, les aide, leur fournit de faux documents puis organise plus tard leur fuite. Entre temps, il facilite l’embauche d’Hanna à l’hôpital en la faisant passer pour chrétienne.
Le 8 mai 1945, l’Armée Rouge entre dans Dresde en ruines. Profitant du chaos général, mon père et ses acolytes dérobent un véhicule dans une maison abandonnée par ses propriétaires morts ou en fuite. Evitant les lignes soviétiques, les 5 fugitifs rejoignent l’armée américaine après un parcours de près de 70 km. Puis ils sont rapatriés sur Paris avant de retrouver leur terre natale d’Algérie. L’indépendance de l’Algérie les fait rentrer en Métropole en 1962. De leurs côtés, les polonais, dont les parents furent exterminés lors de la Shoa, séjournent à Amsterdam jusqu’en 1949, puis en Urugay en 1953 avant de s’installer définitivement en Israël en 1963. En 1947, Hanna a épousé Issak Krzywanowski, un rescapé des camps de la mort où il a perdu femme et enfants. Dans les années 70, l’incroyable destin continue son œuvre et mon père découvre, stupéfait, que son ami Moïse et sa famille habitent le même immeuble que lui, quelques étages plus bas.
Mon père étant atteint de la maladie de Parkinson et séjournant en maison médicalisée, Moïse se décide à instruire auprès de Yad Vashem un dossier d’attribution du titre de Juste parmi les Nations. Après presque deux ans d’instruction, ce dernier lui est remis en 2001 par le consul d’Israël à Marseille, cérémonie au cours de laquelle il tient, par fierté, à quitter son fauteuil roulant pour recevoir debout la distinction, soutenu par celui qui l’appelle « son frère ». Plusieurs fois par semaine, Moïse lui rend visite, apportant quelques gâteries et partageant de nombreux souvenirs communs. Puis la maladie rend ce corps inconscient mais Moïse est toujours là, silencieux mais présent, recueilli dans un silence complice. Après que mon père ait fermé les yeux, Moïse se rend régulièrement sur sa tombe et ce malgré ses 90 ans passés. Petite parenthèse : ce parcours de vie ne s’arrête pas là car, vers les années 2010, survient de très émouvants rebondissements en provenance d’Israël mais ça, c’est une autre histoire … Aujourd’hui, symbole d’une indéfectible et indestructible fraternité, ces éternels amis reposent en paix dans la même ville, dans le même cimetière, à quelques dizaines de mètres l’un de l’autre.
Je vous remercie. »




















